Flagrant délit linguistique

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Que les adeptes du style phonétique SMS aient une orthographe de caniveau, on a plus ou moins fini par s’y faire, à force. Mais là où on déconne vraiment avec la grammaire, c’est lorsqu’on parle mal officiellement, devant les caméras de télévision, et lorsqu’on écrit mal, officiellement, dans la presse.

Même si l’auteur d’un e-mail ou d’un commentaire dispose d’un clavier azerty intégral, la mode des fote dortograf arrange bien les cancres. Ne soyons pas bougon, c’est dans l’air du temps, les jeunes écrivent de cette façon pour obéir à une sorte de code branché, c’est ludique, ils s’amusent dans un style à double sens comme deux orthographes parallèles selon la circonstance. Les potaches adopteraient en effet une grammaire plus correcte lorsqu’il s’agit d’écrire plus sérieusement. Mais ce n’est pas le propos de cet article, simplement une entrée en matière.

Pour illustrer le délit linguistique, voici trois exemples flagrants qui écorchent les yeux et les oreilles à force de les voir écrits dans le journal ou de les entendre prononcés à la télé en toute impunité, sans que jamais un grammairien n’ait relevé l’infraction ni remis en place les délinquants de la langue française qui la perpétuent sans vergogne. Molière relève-toi, on nage en pleine dérive.

« Amuse-bouche »

De tous temps, dans toutes les classes sociales et en tous lieux, les amuse-gueule ont fait la joie des apéritifs jusqu’à ce qu’un précieux ou une donzelle effarouchée, lisant le terme amuse-gueule sur un menu, s’offusqua, peuchère, qu’on prit sa face pour un museau. Puis, progressivement, les restaurants et les soirées organisées remplacèrent sur leur menu le populaire amuse-gueule par le pathétique et snobinard amuse-bouche. Et la convivialité partit à vau l’eau.

Vous qui êtes si frileux quand vous tombez sur le terme gueule, vous devriez théoriquement généraliser et remplacer par bouche le mot que vous jugez irrévérencieux dans tous les termes et expressions qui l’intègrent. Ainsi, selon votre logique consternante et très discutable, la petite pipe appelée brûle-gueule devient brûle-bouche ; l’expression ça a de la gueule, en parlant d’un travail bien fait, devient ça a de la bouche ; gueule d’ange devient bouche d’ange ; une grande gueule devient une grande bouche ; avoir la gueule de bois devient avoir la bouche de bois ; un coup de gueule devient un coup de bouche ; et notre Johnny national devrait chanter pour vous être agréable « Quoi ma bouche, qu’est-ce qu’elle a ma bouche ? ». Ridicule n’est-ce pas ? Heureusement, beaucoup se refusent à utiliser ce bâtardisme qui sonne comme une offense à notre langue natale. Car le terme originel n’a rien de coupable, il est au contraire synonyme de popularité comme les expressions citées ci-dessus. Loin d’être des fines gueules, précieux et donzelles effarouchées, vous n’êtes plus que des fines bouches.

« Kilomètres par heure »

Les présentateurs de la météo qui annoncent la pluie quand il va faire beau, le beau temps quand il va pleuvoir et les fausses alertes de toutes les couleurs, se gargarisent de leur vocabulaire stéréotypé dans lequel figure l’énorme faute de français lorsqu’ils parlent de la vitesse du vent par heure. Car Par heure est une constante en opposition à à l’heure qui est une moyenne, c’est la formule qui convient pour parler de la vitesse. Une voiture qui roule à 100 km par heure, parcourt exactement 100 km sur une heure mais ne roule pas forcément à 100 km à l’heure, elle peut rouler à 90 km à l’heure avec des pointes à 120. Inversement, une voiture qui roule à 100 km à l’heure ne parcourt pas forcément 100 kilomètres. Si on prend au pied de la lettre les annonces des présentateurs volubiles, après avoir parcouru 100 km par heure, le mistral devrait s’arrêter net au bout d’une heure. Dîtes ça à un Méridional, il va vous prendre pour un brave fada.

« Faire long feu »

Serge Gainsbourg chantait, avec une certaine prémonition, « j’f’rai pas long feu, pas long feu, pas long feu, dans cette chienne de vie. » L’expression, classique et fréquente dans les conversations, a toujours été utilisée pour parler de quelque chose qui ne dure pas longtemps. Pendant des siècles, tout le monde s’accordait à employer joyeusement cette image. Et puis. Un beau matin, allez savoir sous quelle nébuleuse influence, un journaliste en mal de popularité eut une révélation, probablement inspirée par l’ange gardien de Tristane Banon. Il réussit à convaincre « sans plus attendre » toute la profession qu’il fallait remplacer ne pas faire long feu par faire long feu pour signifier la même chose, à savoir quelque chose qui ne dure pas longtemps. Et la nouvelle formule envahit les prompteurs des journaux télévisés. Car l’expression faussement inversée est uniquement employée par les journalistes, au même titre que le pompeux « pronostic vital engagé » ou autre redondant « état d’urgence absolue ».

Revenons à l’origine de l’expression. Avant l’apparition des cartouches, les fusils étaient chargés de poudre que l’artificier versait directement dans le canon à partir d’une poire spéciale puis d’une bille de plomb qu’il tassait à l’aide d’un bourre fixé à l’extrémité d’une tige. Cette tige était ensuite logée sous le canon. Le système d’allumage était constitué d’une pierre à feu, un silex, qui, par percussion provoquait une étincelle qui allumait la poudre, laquelle explosait dans un tonnerre épouvantable expulsant le plomb dans le canon. Il arrivait parfois, qu’après la percussion, la poudre se mette à brûler, produisant une flamme assez longue, comme une explosion ratée, probablement à cause d’un mauvais bourrage, fait à la hâte. Le fusil faisait long feu, le coup ne partait pas ou alors trop tard après la percussion du silex, et la cible n’était plus dans l’axe. C’est ballot. Inversement, lorsque l’explosion se produisait aussitôt la détente actionnée, le coup partait instantanément, le fusil n’avait donc pas fait long feu. Voilà d’où vient l’origine de l’expression ne pas faire long feu signifiant ne pas durer longtemps. N’en déplaise aux ignares qui prétendent le contraire, l’expression faire long feu voulant dire le contraire.

Les propagateurs des néologismes qui remettent en cause les grammairiens de l’Académie Française peuvent toujours les inviter en faisant long feu à les rejoindre à 100 km par heure pour leur expliquer, en partageant quelques amuse-bouche, qu’en tant qu’académiciens, ils écrivent des âneries dans les recueils de la grammaire française, en accréditant les amuse-gueule à l’heure, sans faire long feu.

(Illustrations mescoupsdecoeur.centerblog.net, lexpress.fr, recht.fr)

2 commentaires pour Flagrant délit linguistique

  1. Roland dit :

    Il existe aussi la même chose dans la publicité, du pur vocabulaire inventé. ya du boulot pour inventorier, bon courage !!

  2. Dom's Dom's dit :

    On peut admettre volontiers que la grammaire évolue mais pas qu’elle parte en couille.

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