L’histoire d’une incroyable histoire

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La préparation de La cabale souffle sur la Crau(1) pourrait faire l’objet d’un livre tant le recueil des témoignages sur lesquels il est basé a représenté une véritable aventure. Comme il est précisé dans les premières lignes, tout a commencé sur le comptoir d’un café. Une simple phrase a déclenché l’histoire de ces histoires.

Qui un jour n’a pas dit à la volée "sur lui on pourrait écrire un livre." C’est même devenu une expression pour qualifier quelqu’un qu’on évoque souvent à travers ses paroles et gestes. Qu’il soit admiré ou détesté, celui qui revêt le panache d’un héros littéraire potentiel n’est certainement pas une personne ordinaire. Des héros littéraires potentiels, il en existe des milliers, on en côtoie tous les jours, à tout instant, en tous lieux. Pourtant anonymes, c’est eux qui font l’histoire, c’est eux qui sont au cœur des histoires.

Aux héros anonymes, on attribue parfois quelques lignes dans la presse, selon un acte qu’ils ont commis, une opération qu’ils sont réalisée, une activité dans laquelle ils s’engagent. Parfois, ils font l’objet d’un reportage plus élaboré, d’une enquête de personnalité, d’un portrait médiatique intéressant. Et puis, il arrive que l’expression se concrétise "d’écrire un livre sur eux". Le livre devient alors pareil à un album photos dont le (ou les) personnage central brille derrière les mots, à travers les aventures souvent invraisemblables dans lesquelles il évolue. La réalité est à peine romancée, tant l’authentique suffit à dépeindre une dramaturgie solide, toutes les émotions, drôles ou sensibles, s’alignent au fil des pages et les pages forment un volume auquel il reste à donner un titre. C’est sur cette trame qu’est né La cabale souffle sur la Crau. Mais avant le livre, il y eut les histoires à écrire et avant les histoires, les témoignages, les gens qui racontent, qui se souviennent, on touche à la genèse, à la naissance de la légende. C’est long d’écrire un livre historique, la recherche de la vérité nécessite de remettre cent fois l’ouvrage sur le métier. Ça ne se fait pas en deux minutes. Ca commence par l’écoute, par la prise de note, par le brouillon qu’on colporte d’une bouche à l’autre, par les questions à poser, l’improvisation est totale. On part de rien.

Dans ma besace, un magnétophone à cassette et un vieux réflex argentique. Nous sommes dans les années 90, les enregistreurs mp3 et les appareils photos numériques n’existent pas encore. Ça n’empêche pas d’obtenir ce qu’on souhaite. Je marche d’un pas tranquille parmi les prés, sur la petite route de la Cabre d’or (dont l’illustration figure au dos du livre). Je me dirige vers un mas, planté au milieu des prés. Je traverse la cour, la porte s’ouvre, un Ancien m’accueille, m’invite à m’asseoir dans un vieux fauteuil, près de lui. Il me propose à boire, me claironne "on m’a parlé de votre visite, qu’est-ce que vous voulez savoir ?" car on ne se pointe pas chez les gens sans qu’ils en soient avertis par une connaissance commune. Il faut être introduit, surtout chez les Anciens, toujours réticents à se confier. Et moi, à ma manière, je me pointe chez eux pour les soumettre à la question. En douceur, avec tact et diplomatie, ça va de soi. La voix s’emporte, les rides plissent le front, les mains s’agitent, l’œil devient vif, l’histoire commence à s’écrire. En moins d’une heure, l’essentiel est dit, pas besoin de broder davantage. Je ne m’attarde pas, me lève, vide mon verre, remercie et quitte mon hôte, main levée sur le seuil de sa porte.

Un autre jour, dans les mêmes circonstances, c’est avec un vieux médecin de campagne que j’ai rendez-vous. Il m’invite à m’asseoir à la même place que ses patients du temps où il exerçait encore. L’austère bureau est plongé dans la pénombre, au mur sont encore affichés des restes d’anatomie illustrée, une bibliothèque vitrée abrite le précieux savoir en plusieurs volumes. D’une voix éraillée, presque éteinte, le docteur évoque les grandes pages de son exercice, difficile à une époque où tout était rudimentaire. L’anecdote n’en est que plus valeureuse, le témoignage plus sacré. Il retrace ce que fut le long chemin parcouru sous les auspices d’Hippocrate. Il me parle de quelques-uns de ses patients les plus marquants, un menuisier, un secrétaire de mairie. Le ton est grave, le souvenir précis, le magnétophone enregistre. Le temps de prendre congé, je poursuis ma pêche aux témoignages.

La clochette du presbytère teinte de son timbre aigrelet. La silhouette de la bonne du curé (ouin-ouin-ouin) se dessine derrière un buisson, s’approche de la grille. D’un regard suspicieux, elle me demande la raison de ma venue, genre si tu veux entrer, faudra me passer sur le corps. Je n’ai pas le temps d’exercer mes talents diplomatiques que j’entends la voix du prêtre dissiper toute ambigüité sur mes intentions. Le saint homme m’attend. La dame de halle passée, il me pose délicatement la main sur l’épaule, me laisse pénétrer dans son antre, plus ésotérique que la tanière de Panoramix. Il retire une pile de dossiers d’une chaise en paille pour que je puisse m’asseoir. Son bureau est noyé sous les livres et opuscules les plus variés. Ici le livre est roi, il y en a partout. Je suis chez un curé-éditeur, Culture Provençale et Méridionale peut-on lire en filigrane au bas de ses ouvrages réédités, dont l’œuvre de Frédéric Mistral est le joyau. Tout respire la culture provençale effectivement, dans son acceptation la plus originelle car l’ecclésiastique est un fervent pratiquant de la Languo Nostro. L’abbé me parle de son enfance à Graveson, de ses années au séminaire, de la réédition des livres essentiels à ses yeux. Il évoque la contre paroisse qui se souleva en opposition à son activité d’éditeur, dans une hostilité qu’il ne parvenait pas à atténuer malgré sa sincérité. Il se remémore la vente publique et douloureuse des livres dont il devait se débarrasser, il relate le tournage d’un film auquel il participa (voir encadré), il raconte la Crau comme s’il avait assisté en direct à sa naissance des eaux de la Durance. Les souvenirs se bousculent, avec chronologie et quelques arrêts sur image parce qu’un point est important et mérite qu’on s’y arrête. Le curé de Raphèle est une encyclopédie vivante, il sait tant de chose, sur son église, sur le village, sur la région, la langue provençale, les grands auteurs provençaux, la pastorale, l’Histoire liturgique. Et la bande magnétique tourne, enregistrant les précieux propos, matière première inestimable.

Parmi les témoins sollicités, les gens de la terre me facilitent la tâche. Regroupés au café du Commerce à la fin de la journée, j’attrape leur récit au vol, entre deux verres de pastis. On s’attable à quelques mètres en retrait du comptoir bouillonnant de galéjades, et le rituel recommence du bout de l’index sur la touche "rec". Parle-moi des lotos, l’ami ! De Marguerite, de Milou, de l’épicerie, des bergers ! Et n’oublie pas les détails, c’est important les détails ! Dans ma quête d’authentique, la providence amène jusqu’à mon magnéto une autre mémoire vivante en la personne de l’ancien maire et directeur d’école du village. Par chance, l’érudit n’est pas avare de précisions, au contraire, c’est un conteur dans toute son éloquence et sa force. L’anecdote est claire, il parle comme un maître d’école, assurément, comme un maire, évidemment. Pour montrer mon intérêt au récit, je glisse un c’est à peine croyable ce que vous me racontez là, qu’il contrecarre aussitôt par un affirmatif c’est pourtant la stricte vérité, croyez-moi ! Bien sûr que je crois mon narrateur, et je n’ai pas assez de mes deux oreilles. De sa voix chaude et grave, il relate des histoires extraordinaires, un serpent, une auberge, un facteur de Camargue, un prêcheur dans le désert, un cheval héroïque. Il se pique au jeu, comme s’il avait tout un auditoire à sa portée. L’espace d’une interview, celui qui fut autrefois l’homme le plus important du village retrouve sa superbe devant le micro du magnétophone.

C’est fini, je crois que j’ai vu à peu près tous ceux que je voulais rencontrer. Parmi les témoins, une femme, Marie. Comme la Jeanne pour le poète, elle m’ouvre sa table et son cœur pour me permettre de mener à bien mon entreprise dans de bonnes conditions. Le travail d’écriture s’enchaîne dans une petite pièce en retrait, à quelques pas de la salle du bistrot. Sans relâche le clavier est martelé de mes doigts malhabiles, l’ordinateur est aussi antique que le traitement de texte, les phrases noircissent le papier virtuel, le verbe se numérise. Les paragraphes ne savent pas encore qu’ils deviendront légende.

De cette enquête minutieuse, précise, approfondie, un livre sortira, en juin 2008, intitulé Raphèle à l’an pèbre(2). Ce recueil de contes se veut le plus fidèle possible à la narration mais il comporte beaucoup d’erreurs, de fautes et nécessitait d’être repris intégralement. Dans le livre d’origine, les contes sont datés, certains documents sont reproduits à l’identique, le vocabulaire est émaillé d’expressions typiquement marseillaises, il fait trop couleur locale, laissant sur la touche le lecteur qui n’a pas eu la bonne idée de naître en Provence, pour paraphraser la chanson de Brassens (Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part). Par conséquent, il convenait de rendre les histoires intemporelles et de décolorer le verbiage pour qu’il soit accessible. Du premier jet, deux contes ont été supprimés et un nouveau a été imaginé. Dans un livre qui fait profession de dépeindre la vérité, le chose peut être considérée comme une dérogation indigne. Nous nous contenterons de parler de facétie ou de pirouette car si l’histoire est inventée de toutes pièces, le fond n’en est pas moins authentique et retrace une tradition provençale aujourd’hui désuète : le droit de pelote. L’histoire a pour titre Charivari aux Bartavelles. Si le couple principal n’a jamais existé, les autres personnages, réels, rencontrés dans les contes précédents, se retrouvent dans cette farce pour s’adonner à des agissements dignes des turpitudes sorties de la plume de René Fallet. Car l’auteur aimait à imaginer des histoires dont les protagonistes n’étaient autres que ses propres connaissances. Et il ne modifiait même pas leur identité ! Voilà pour l’anecdote. Je me devais de me confesser sur cette divagation coupable. Pour employer un jargon de cinéphile, considérons La cabale souffle sur la Crau comme un remake (prononcer rimec) de Raphèle à l’an pèbre.

J’espère que vous passerez un agréable moment en dégustant ces histoires, dont la plus ancienne a plus d’un siècle. Au-delà des pagnolades, ce livre retrace la vie d’un village qui n’existait pas il y a 200 ans. Raphèle est vraiment née du désert de la Crau. Situé entre Arles et Saint-Martin-de-Crau, le village n’a rien d’extraordinaire. Mais quel passé glorieux ! Quels personnages riches de caractère il a compté parmi ses habitants ! Quel bistrot ! Quelle église ! Quels prés ! Quelle Crau ! Quelle Camargue ! Quel mistral ! Quel charivari ! Les ingrédients étaient là, il m’a suffi de les assembler, de les accommoder, pour que s’épanouisse cette cabale de mots au délicat parfum de chlorophylle.

(1)Ces tas de cailloux ont été érigés par les Allemands pendant la guerre 39/45
pour empêcher l’atterrissage des avions alliés.
(2)An pèbre. Expression signifiant : il y a longtemps, qui remonte à une époque indéterminée.

 

Quelques personnages du livre

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Raymond
 
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Dédé
 
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Pépé
 
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Jeannot
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Le docteur
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Le curé de Raphèle

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Marie

Raphèle, dans les années 1900

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 Charroi hippomobile

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 Le café du Commerce s’appelait le grand restaurant Boucher

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 La coupe des foins se faisait à la faux.

 

Une église unique au monde

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Par-delà les monts et vaux de France, il existe une multitude de monastères retirés, de chapelles isolées, de cloîtres ruinés, d’églises abandonnées, de temples et autres vestiges, héritage charismatique d’un passé qui remonte au temps de la cour pontificale d’Avignon. Dans le Vaucluse, mais également à travers le pays, on construisit une quantité de sanctuaires, sur des collines et des points culminants. Or, leur édification sur de tels promontoires rendait leur accès pénible. Au fil du temps, de nouvelles églises furent construites plus bas, plus près des habitations, délaissant de ce fait les anciennes bâtisses religieuses haut perchées. Ainsi voit-on, ici et là au hasard des pérégrinations, des villes et des villages possédant deux églises dont l’une domine l’agglomération. Pendant des décennies, avant l’implantation de nouveaux lotissements, Raphèle était le seul village en France à posséder une église, avec un prêtre résident, hors agglomération, à des centaines de mètres du centre du village.

La raison pour laquelle l’édifice a été construit aussi loin des habitations remonte à l’origine même du village, voici plus de 150 ans. Nous sommes au milieu du 19ème siècle. Avant que Raphèle ne soit véritablement un village, avec ses rues, ses maisons, ses commerces, le territoire, assez étendu, ne comptaient que quelques mas très isolés. On y naissait, on y vivait, on y mourrait. Pour les enterrements, les baptêmes et autres sacrements, les habitants devaient alors se rendre à pied ou en charrette au premier village, Moulès. Parfois on allait jusqu’à Arles ou Saint-Martin-de-Crau. Pour conduire les défunts jusqu’à leur dernière demeure, au cimetière de Moulès, on empruntait une draille qu’on avait fini par appeler le chemin des morts. Toutes ces contraintes confortaient le besoin, de plus en plus impérieux, de disposer d’une église à proximité.

Le terrain avait pris une grande valeur. Les propriétaires n’étaient pas du tout enclins à céder une partie de leurs terres pour y bâtir une église. Personne ne savait où on allait bien pouvoir la construire. Pour compliquer les choses, Moulès, la paroisse voisine se dressa contre le projet qui fut retardé d’autant. On préféra agrandir l’église existante, plutôt que de la voir désertée au profit d’un nouveau lieu de dévotion qu’on pressentait comme une concurrence spirituelle.

La très catholique impératrice Eugénie, sous l’impulsion de Napoléon III, favorisait l’implantation d’églises. En 1853, elle accorda la construction de celle de Raphèle. Or le terrain faisait toujours défaut jusqu’à ce qu’un député (Victor Jean), fasse don d’une parcelle. Une commission adressa une lettre accompagnée du devis au maire d’Arles, dans laquelle elle réclamait une subvention. Le conseil municipal trouva le montant du devis trop élevé et l’amputa de moitié. Un tiers de cette somme fut fournie par l’Etat, un tiers fut à la charge de la mairie d’Arles et le troisième tiers fut douloureusement collecté auprès des paysans. Quand la construction fut terminée, les caisses étaient vides. Plus un sou pour acheter le mobilier.

La veille de l’inauguration, on attela une charrette et on récupéra ce qu’on put dans une église désertée d’Arles, l’église des Pénitents. Les chaises, les tabernacles et l’autel massif en pierre, avec son encadrement en bois, avaient deux siècles de plus que l’édifice. Cet anachronisme n’empêcha pas l’église romane Saint Genès d’être inaugurée, le 15 janvier 1854.

La vente aux enchères de 100 000 livres
(Les livres du glas)

(Extrait de l’histoire) Le curé avait une boulimie de livres. Toute une culture provençale et méridionale s’était amoncelée derrière le chœur, dans les sacristies, derrière les tabernacles, quelques livres ici, près du confessionnal, quelques livres là, en haut de la chaire, et puis là encore, le long de la nef, des fonds baptismaux… Partout où il y a avait de la place, on trouvait des livres. Certains servaient de cales, de supports, de tampons. Les araignées n’avaient même plus de place pour tendre leurs toiles dans une église qui abritait assurément les souris les plus cultivées de Provence. A présent qu’il devait tirer sa révérence, le curé se retrouvait avec une quantité phénoménale de papier sur les bras qu’il devait évacuer au plus vite. Tous les livres allaient être mis aux enchères à la faveur d’une vente publique. Vendre 100 000 livres en deux jours relevait de l’exploit. A l’intérieur de la très sainte boutique, des montagnes de cartons montaient jusqu’à la chaire et entravaient tout passage. Tout avait été entassé au milieu de la nef, on avait empilé les chaises dans un coin. L’heure, plus que singulière, n’invitait pas à la liturgie. La petite église, isolée, plantée au milieu des prés, presque anonyme, prit une allure qu’on ne lui avait jamais connue auparavant. Reconvertie en librairie, deux jours durant, elle était devenue la plus grande bibliothèque de France.

Photo : L’église de Raphèle fit la une de La Provence du 24 juillet 1998.

F R I E N D S

Parmi les villages de Crau, Raphèle avait retenu l’attention du cinéaste anglais Lewis Gilbert, auteur des premiers James Bond, pour la singularité de son église. L’été 1970, la Paramount décida d’y planter le décor du film Friends dont la traduction française deviendra Deux enfants qui s’aiment. L’essentiel de l’histoire se déroule en Camargue avec quelques scènes que le réalisateur souhaitait tourner dans une église isolée. Lors du repérage, il eut beau sillonner la Camargue en tous sens, aucune église retirée ne répondait aux exigences du scénario. C’est finalement à Raphèle qu’il trouva ce qu’il cherchait. Sur une musique composée par Elton John, ce film raconte l’histoire d’amour de deux adolescents en fugue. Ils se marient symboliquement avec la bénédiction du curé qui interprète son propre rôle. Ils ont un bébé, qu’ils baptisent en secret dans cette église. Une scène fut également tournée au cimetière du village.

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L’affiche du film, en version française

elton john
Le 33 tours vinyle de la musique du film

Un commentaire pour L’histoire d’une incroyable histoire

  1. Nau dit :

    J’ai bien connu Marcel PETIT,son assistante Marie Pierre,merci de me faire revivre ces bons instants de ma vie

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