La grande gratterie du vendredi 13

lotomouton

Un matin, je vais à la librairie qui fait aussi tabac. Devant moi, deux personnes, deux plus vieux que moi, dans les 70 balais, ou plutôt un vieux et une vieille. Oh pardon ! Deux séniors, j’oubliais que de nos jours, on ne dit plus des vieux mais des séniors, c’est comme une cause commune, ça fait plus distingué. La séniore achète une liasse de cartes à gratter, morpion, horoscope, enfin des conneries quoi. Puis elle ouvre une pochette en plastique uniquement dédiée à ces cartes, qui ressemble à un protège-chéquier, dans laquelle elle les range soigneusement parmi des grilles de loto que j’aperçois par-dessus son épaule. Elle paie (cher) puis s’en va. A son tour, le vieux sénior achète le même genre de cartes, il en prend cinq ou six, paie (cher) et se retire sur un coin du comptoir pour gratter. Je viens de croiser deux gratteurs en quelques secondes, combien sont-ils, combien sont-elles à gratter des cartes à longueur de journée dans tous les tabacs de France ?

Gratter… c’est une activité comme une autre, vous me direz. Certains pratiquent le vélo, la peinture, le piano, les puzzles, les maquettes, la pétanque, la rando… d’autres grattent. Il existe une autre activité qui consiste à gratter, gratter une gratte, terme familier donné à la guitare par ses pratiquants, ce grattage est noble, il n’a rien à voir avec la gratterie sociale. La gratterie (de cartes à gratter) est un hobby de luxe, car il coûte très cher si on fait le compte du pognon dépensé sur une année, et qui rapporte peau de balle, ou alors des miettes. Quand par bonheur le gratteur découvre qu’il a gagné cinq euros, son cœur palpite, c’est tout juste s’il ne s’évanouit pas de bonheur. Pauvre gratteur, ils t’ont coûté combien ces cinq euros ? Sais-tu que tout cet argent que tu claques pour gratter des tickets perdants va droit dans les caisses de l’État ? Tu trouves peut-être que tu ne paies pas assez d’impôts ? La Française des Jeux rapporte chaque semaine des millions d’euros au gouvernement dans un flot ininterrompu. L’État devient de ce fait le plus gros croupier de France avec le nombre sans cesse croissant de jeux d’arnaque très lucratifs mis à la disposition des gratteurs et des cocheurs serviles. Par l’entremise d’une organisation bien huilée et d’un réseau de distribution très efficace, tous les tabacs sont infectés par cette pandémie de cartes à gratter, par ce miroitant piège à cons, jusqu’au plus humble caboulot, perdu dans les profondeurs de l’hexagone. Combien d’argent dépensé pour gagner quelques euros ? Pas de quoi rentrer dans ses sous. Mais on continue de gratter des cases et de cocher des grilles parce qu’on ne sait jamais, elle est là, la véritable motivation du grattage et du cochage : « on ne sait jamais », la chance, le hasard, on y croit nom d’une pipe éteinte ! Et quand tombe un vendredi 13, c’est la ruée vers la potentielle oseille, comme un appel national. La chose est annoncée haut et fort, un énooorme magot est à portée de vos pognes, gens de peu, suffit de cocher et de gratter mais plus que d’habitude, beaucoup plus que d’habitude. Le vendredi 13, tout le monde coche et gratte dans la joie et la bonne humeur, y compris les gratteurs et les cocheurs occasionnels, voire celles et ceux qui n’ont jamais gratté de leur vie et vont alors s’initier et rejoindre le confrérie des gratteurs en découvrant des nada, wallou, nib, macache sous la fine pellicule opaque grattée fébrilement du bout de l’ongle, d’une clé ou d’une pièce de 5 centimes. Plus le chiffre annoncé est gros, plus le troupeau est conséquent à se précipiter au tabac du coin pour gratter et cocher des cases, avec la frénésie que provoque le conditionnement. Même si la FDJ se fout de notre gueule, on est consentant, pleinement. Moi je serais cocheur, je me poserais des questions. Le tirage du loto soi disant diffusé en direct à la télévision « sous huissier » (hem !), est-il le fruit du hasard ou le résultat d’un algorithme ? La télévision, ce merveilleux organe de manipulation, ne montre que ce qu’elle veut montrer. Contrairement au tiercé où les gains sont nombreux, le loto dispense ses recettes avec une parcimonie troublante, malgré les millions de combinaisons jouées plusieurs fois par semaine, les gagnants sont toujours aussi sporadiques. La probabilité, cette grande inconnue, est aussi malléable que les chiffres du chômage et de la sécurité routière (quand les journalistes tentent de nous persuader que le taux d’accidents baisse « grâce » aux radars automatiques).

En voyant tous ces séniors gratter du papier, je me dis qu’à un âge où on ne devrait plus être attiré par l’appât du gain, c’est pathétique de courir à ce point après l’argent plutôt que de passer du temps auprès des siens ou dans la nature, dans les chemins creux, au bord d’un ruisseau, ou simplement conserver cet argent pour s’offrir le restaurant de temps en temps si on est seul. Gagner, gagner, gagner ! C’est le maître-mot qui catalyse la France d’en-bas. Mot magique des temps modernes, écrit en gros partout, pas un emballage n’y échappe, pas un magazine, pas une émission de télé, de radio, rien n’est épargné par ce slogan de six lettres qui retentit comme une ritournelle. Partout ce ne sont que concours, tirages au sort, tombolas, etc, c’est fou tout ce qu’on peut potentiellement gagner ! Gagner quelque chose, n’importe quoi mais gagner. Il n’y a pas de prix pour gagner, on est prêt à tout pour gagner, à flamber tout l’argent qu’il faudra, à se ridiculiser, à en perdre son âme, à devenir esclave du système, mais c’est tellement confortable de se soumettre à ces artificiels artifices. Et le grattage en fait partie.

Si dès le 1er janvier tous les gratteurs mettaient dans une tirelire l’argent qu’ils dépensent sur l’année à gratter, ça leur ferait un sacré pactole le 31 décembre venu, et autant en moins pour les requins du fisc, rien que de savoir ça, ça devrait faire réagir ! Les ex-gratteurs se retrouveraient avec une coquette somme à la fin de l’année bien que cela risque d’être assez perturbant pour eux parce qu’ils n’ont rien gratté pour l’avoir. Ainsi, à côté du gratteur, celui qui ne gratte pas s’enrichit sans le savoir. Faisons le calcul. Le prix d’une carte à gratter, quel que soit le nom qu’elle porte, est en moyenne de 2 euros. Le gratteur moyen en achète une par jour, voire deux. Un gratteur fou peut aller jusqu’à cinq. Ce qui fait sur l’année : 365 multiplié par 2 euros = 730 euros que multiplie le nombre de cartes : 730 euros par an pour une carte par jour, 3650 euros par an pour cinq cartes, et ce chiffre peut encore être multiplié par le nombre d’années, jusqu’à 50.000 euros dilapidés sur dix ans pour un gratteur chevronné ! Aucune activité, aucun sport, aucun loisir n’est aussi onéreux que la gratterie persistante dont les adeptes jettent l’argent par les fenêtres pour assouvir leur passe-temps mais se plaignent que la baguette est trop chère. Du côté des cocheurs de loto, le piège est encore plus insidieux car ceux qui cochent la même combinaison perdante depuis des années sont condamnés à cocher toute leur vie. Ils la connaissent par cœur, de plus, elle est sentimentale, neuf fois sur dix, il s’agit de la date de leur mariage ou de la naissance de leur fille chérie. Imaginez l’épouvantable stress du cocheur qui a décidé de ne plus cocher et voit soudain ses chiffres sortir. De quoi se flinguer. Alors on paie sans se poser de questions, la contrainte n’est pas négociable. 8 euros par semaine minimum (pour les quatre tirages à 2 euros par grille), soit 416 euros par an, soit plus de 4000 euros sur les dix dernières années, versés gracieusement à la FDJ, l’association caritative du gouvernement, et encore 4000 euros pour les dix années à venir… Tout cet argent gaspillé en pure perte représente une belle cagnotte. De quoi s’offrir un séjour mémorable dans un endroit somptueux, être reçu comme un pacha, s’évader, quitter pendant quelques jours une condition modeste pour un endroit féérique. Un petit cochon fendu pour rêver. C’est à la portée de tous les gratteurs. Il suffit simplement d’arrêter de gratter comme on arrête de fumer, de stopper cette addiction qui, comme toutes les addictions, ruine quelque chose en nous, lentement, jour après jour. Hélas, les gratteurs ont beau être conscients de leur vice, gratter c’est plus fort que tout ! A la limite le gain n’a aucune valeur s’ils n’ont pas gratté pour l’obtenir. Tant pis pour le séjour aux Seychelles dans un hôtel 5 étoiles, on préfère gratter, même pour des prunes. C’est trop bon de gratter, c’est excitant, c’est encore plus bandant que Fernande.

Pour tout, on devrait gratter ! La poste a lancé le bazar, pour Noël 2016, elle a sorti les timbres à gratter. Au restaurant, le garçon devrait présenter un menu à gratter pour découvrir ce qu’on va manger. Au cinéma, on devrait gratter le ticket qu’on vient d’acheter pour découvrir le film qu’on va voir, ce serait la surprise, on en achèterait deux ou trois même si on ne va voir qu’un film, simplement pour avoir le plaisir de gratter. Au supermarché, la caissière devrait proposer les tickets de caisse à gratter, pour savoir à combien s’élève la note, ça provoquerait un sacré bordel aux caisses mais c’est pas grave, tout le monde serait tellement content de pouvoir gratter. On peut ainsi imaginer une multitude d’applications au grattage, le généraliser partout.

Mais à force de gratter, les gratteurs et les gratteuses (les femmes sont loin d’être les dernières) en oublient l’essentiel, c’est qu’ils peuvent se gratter pour gagner les millions que leur font miroiter les publicités alléchantes qui sont autant de miroirs aux alouettes. Bien sûr, de temps en temps, il faut bien qu’un gratteur (ou un cocheur) jouisse pour avoir décroché le gros lot. On connait certainement quelqu’un qui a touché le jackpot parce qu’il est tombé sur un grattage miraculeux ou un euromillion mirifique. Il faut se rendre à l’évidence : ceux qui palpent représentent un pourcentage insignifiant par rapport à la meute des gratteurs endurcis et bredouilles qui ont gratté pour rien depuis tant d’années qu’ils ne comptent plus l’argent qu’ils ont perdu. Et ils sont légion. Et jamais personne ne parle d’eux, risque pas, mauvaise pub, trèèès mauvaise pub. Le grand gagnant devient malgré lui l’ambassadeur des gratteurs qui se rallient à son panache, heureux qu’un des leurs sorte victorieux de la gratterie collective. Maigre consolation mais la chance peut tourner, « pourquoi pas moi », se disent résignés les millions de gratteurs qui, avec la foi du charbonnier, inlassablement, préfèrent sacrifier leur séjour au Carlton pour gratter du vent.

Un commentaire pour La grande gratterie du vendredi 13

  1. JP dit :

    salut dom’s!!! c bien dit. je connais une bonne femme qui gratte à mort le matin quand je prend mon café au bar sur la place, elle se colle a coté de moi elle a l’air complètement jetée avec ses lunettes de traviole ça me gonfle. elle se ruine et elle continue j’en ai marre de la voir cette bonne femme

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